l'Actualité de l'Union des Engagés Volontaires, Anciens Combattants Juifs 1939 -1945, leurs Enfants et Amis. - 10 juin 2017

 LOUIS ET MARGUERITE GRENOUILLET

Décret - L°arrestation des juifs roumains est ordonnée par le décret du 23 septembre 1942.  Dès le lendemain, chez-nous, à l0 heures du matin, 3 inspecteurs en civil ont arrêté mes parents, Enta ma mère, Gherson mon père, devant Betty et Sarah, mes deux soeurs ainées, Mme Fred une de nos voisines venue nous rendre visite, et moi. << Toi, va avec ta mère ›› d”un geste, ma mère m°a poussé vers Mme Fred. Je l°ai suivie sans dire un mot. Il n”y a pas eu d”adieu. Je n°ai pas revu mes parents, du camp d`intemement de Drancy, ils ont été déportés par le convoi n° 38, parti tôt le matin du 28 septembre. Dans ce convoi de 900 juifs, ma mère a retrouvé Tauba, sa soeur et ses 3 jeunes enfants, Jacques, Odette, et Liliane âgée de 13 mois. Elles seront exterminées avec les enfants dans les chambres à gaz d”AuschWitz, le 29 septembre 1942. Il ne se sera écoulé que 6 jours entre leur arrestation et leur mise à mort. J “étais déportable, 2 gendarmes sont revenus le lendemain matin, << il n°est plus là, il a été " pris" hier ››, notre gardienne, Madame Leclerc, a réussi à les éloigner. Je ne suis évidemment pas retourné à l”école, je n'ai plus dormi à la maison, mes soeurs m'ont caché chez leurs amis, chaque soir, dans un lieu différent, puis au Mans chez Mme Michelin, l'une des nos voisines, chez mon oncle à Livry Gargan, avec Sarah aux Ruines de la Madeleine, jusqu'au jour où grâce au dévouement actif des femmes juives résistantes dont la mission était de rechercher des lieux sûrs pour les enfants en péril, je me suis retrouvé à Saint Georges Motel chez Monsieur et Madame Grenouillet. 10 Novembre 1943 - date de mon arrivée à Saint Georges Motel. Mr et Mme Louis GRENQUILLET, << Pépère et Mémère ››, avaient la charge de 7 enfants : Berger, l'aîné (15 ans) ~ Odette, une toute petite fille - et nous, les 5 enfants juifs placés par les femmes de la résistance : Myriam, William, Henri, sa petite soeur, Annette et moi, Simon. Âgé d°une dizaine d°années environ. PEPERE : héros de la guerre de 14. Canonnier dans l'artillerie. Mécanicien de profession. Dès le recensement de 1940, il s'était déclaré bûcheron, pour que ses compétences de mécanicien ne soient pas mises au service de l'ennemi. MEMERE: Notre ange protecteur. Douce, dévouée. Elle s'interposait toujours entre nous et Louis, quels que soient les démêlés nombreux et variés qui nous opposaient. Je n”ai pas mis longtemps à m'adapter à ma nouvelle vie, à Pépère, Mémère, et à mes nouveaux amis, au village. Nous allions à l'école, à l°église aussi, malgré la désapprobation de Pépère, mais sur l°insistance du curé et le bien fondé de ses arguments. La vie s'écoulait sans trop de heurts. Ce que nous n'étions pas censés savoir c°est que, le soir, dès que nous étions couchés, Pépère captait RADIO LONDRES. Et un soir, grâce à la minceur de la cloison qui séparait nos chambres de la cuisine, nous l°avons compris, et depuis, en douce, les trois garçons, dans le plus grand silence, sur la pointe des pieds, l°oreille collée à la porte, nous étions nous aussi à l'écoute, le coeur battant. Jusqu°à un certain soir où Henri a trébuché en s'agrippant à moi. Dans mon déséquilibre, j°ai envoyé William sur la porte qui s°est ouverte toute grande sous l”oeil stupéfait de Pépere ! Et nous, donc ! Pris en flagrant délit ! Mémère, se tenait déjà prête à nous défendre ! Après quelques secondes de réflexion qui nous ont semblé particulièrement longues, il nous a fait signe de nous asseoir : «puisque vous êtes déjà là ! Mais attention ! Il faudra garder le secret ! Pas un mot à qui que soit ! C'est déjàinterdit d°avoir un poste à la maison, mais alors d”écouter la radio anglaise !... ›› Nous venions de gagner sa confiance. Des sentiments de reconnaissance et de réconfort nous sont montés à la gorge, tellement heureux d°être admis dans son monde. C”était un résistant, il était le meilleur, nous étions du même bord, unis pour attendre le jour de la libération, le jour où mes parents reviendraient. C'est avec un espoir fou que j°attendais leur retour... Depuis ce fameux soir, dès que les petits étaient au lit, Pépère entrait avec nous dans la cuisine, ouvrait la porte du vieux four, sortait la radio de sa cachette, l'allumait, recherchait la station, et ça commençait ! Sur l'air de la 5ème de Beethoven, les 4 Boum boum boum boum !!! << Ici Londres, les français parlent aux français... ›› Puis la lecture des messages codés, les appels à la résistance.        << Radio-paris ment, Radio-paris ment ...Radio-paris est allemand ! >› 6 Juin 1944 Un bruit court dans le village : « Les alliés auraient débarqué en Normandie... ! ›› C'est avec fébrilité que nous avons dû attendre le soir pour en avoir la confinnation. Et la nouvelle passe ! La guerre de libération a commencé ! << Ce matin, à l”aube, les troupes alliées ont débarqué sur les plages de Normandie ! ›› << Nom de Dieu de nom de Dieu ! ›› Devant nos yeux ébahis, Pépère entonne la Marseillaise en hoquetant de pleurs, se met au garde à vous, mémère sanglote, le visage dans son tablier, et nous, gagnés par tant d'émotion, on en fait autant. Nous sommes tous là, à pleurer, dans la uisine cette nuit-là. Puis Pépère reprend ses esprits, se lisse les moustaches : << Allez ! 0n en débouche une ! Mémère donne des verres aux garçons ! ›› Nous nous étranglons avec la gnôle, ça brûle. Pépère déplie sa carte de France.Il nous montre la route qui mène de Caen à Paris. Saint Georges Motel est en plein milieu. << On va dérouiller ! Va falloir construire une tranchée, comme en 14 ! ›› Quand elle fut terminée, au bout de 3 jours, nous y avons installé nos sièges face à face. Puis après avoir décidé de la place de chacun, nous avons déterminé l°ordre dans lequel nous devions y entrer, afin que tout se fasse le plus rapidement possible et sans bousculade. On s”entrainait à s'y abriter deux fois par jour. Très vite, les bruits de la guerre se rapprochent, le sifflement des obus déchire l° air. Le calme de pépère nous rassure, il n°a rien oublié du temps où il était canonnier en 14 : il compte les minutes entre les tirs et l°éclatement des obus. A l°heure du déjeuner de midi - Nous sommes à table. Un sifflement strident ! Pépère hurle << C°est pour nous ! Vite ! ››. Nous courons, nous plongeons dans la tranchée, nous tombons les uns sur les autres et Pépère et Mémère sur nous. Une explosion fracassante déchire nos oreilles. Une odeur de poudre et de poussière nous remplit la gorge. L'obus est tombé au beau milieu de la table que nous venons de quitter. La déflagration a soufflé le mur de la salle à manger. Pépère vient de nous sauver la vie. Le village avait souffert. De rue en rue, nous découvrons l'importance du désastre : Plus d'une dizaine de morts et un grand nombre de blessés. Tout de suite, les noms ont circulé. Saint Georges Motel pleurait ses morts. Puis, notre voisin qui s”était caché dans la forêt avec une partie de la population nous apporte la bonne nouvelle : « Ils ›› sont tous partis cette nuit ! Y'en a plus aucun ! Ni dans le château, ni dans le village ! Les américains arrivent ! Nous accueillons nos libérateurs. Drapeaux, cloches, hourras. Pas d”école, c”était les vacances. Nous avons comblé la tranchée, refait le jardin, mais le plafond défoncé et ce qui restait de la table, Pépère a tenu à les laisser en l'état. Toujours pas d”électricité, pas de radio, sauf celle de la gare alimentée par un groupe électrogène. Tous les jours, Henri et moi, allons prendre note de la diffusion des dernières nouvelles : l'avancée des troupes alliées et la libération en marche. Et le 25 Aout 1944, la nouvelle tombe ! ` « La capitale, vient d'être libérée par la 2ème D.B. et les F.F.I. ›› Ce que j°ignore alors, c°est que dans les rangs de la 2ème division blindée du Maréchal Leclerc, se trouve mon cousin Maurice GROBMAN qui participe, dans son char, à la glorieuse libération de Paris. Le reste est une autre histoire...
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Le récit de mon vécu d’enfant caché dans cette période qui se situe de l’année de déportation de mes parents jusqu’au débarquement des alliés sur les plages de Normandie, la défaite de l’Allemagne, ce témoignage, Gérard vous l’a rapporté.

Sont venus ces temps de liberté, la vie reprend ses droits, le joug nazi ne nous oppresse plus, nous sommes libres !

Peu à peu, les rescapés des camps reviennent à la vie, les prisonniers de guerre libérés retrouvent le sol de France. Chez Louis et Marguerite, les parents sont heureux de pouvoir rechercher leurs enfants. Les miens ne sont pas revenus.

« Tu seras notre fils, tu seras un Grenouillet ».

Ce souhait qui parait du cœur, je ne peux l’voquer sans une grande émotion.

Je dois inclure dans mon hommage, ma reconnaissance aux habitants de mon village de Saint-Georges, à mes camarades de classe, Michel, Henri, Auguste, témoins de ma présence sur les bancs de l’école. Je dois honorer la conduite exemplaire de mon instituteur, Mr Guilhard, il a été celui qui a désobéi aux ordres, celui à qui nous devons d’avoir pu aller à l’école comme tous les enfants du village, celui qui dans sa fonction de secrétaire de mairie a passé outre le tampon « juif » apposé sur nos cartes d’alimentation.

Louis et Marguerite restera gravé dans le jardin des Justes à Jérusalem, à Paris, dans l’allée des Justes, tout près du Mémorial de la Shoah, il restera éternel par le diplôme et la médaille qui leur ont été attribués, mais surtout il reste gravé en moi.

Et je dois y associer l’intervention de notre curé auprès de Louis pour que nous soyons présents au catéchisme et tous les dimanches à la messe que j’ai d’ailleurs, à son grand dépit, si souvent servie ! Par leur silence, au mépris des risques qu’ils encouraient, ils ont participé à notre sauvegarde. Comment passer sous silence le courage de ces héros de l’ombre, leurs actes d’humanité, de résistance !

Nous sommes les derniers témoins garants de cette mémoire, nous avons aujourd’hui, il est plus que temps le devoir de la transmettre à nos jeunes générations.

Simon Grobman